«Allo ? Ici, l’École.»

« Tu appartiendras à l’élite, mon fils. »

Si un jour, l’envie vous prend d’appeler l’Ecole Normale Supérieure, ne soyez pas surpris par votre interlocuteur. Là bas, dans le temple républicain de l’intelligence, de la reconnaissance, etc, l’on vous parlera de « l’Ecole ». Le raccourci est-il purement langagier ou est-il symptomatique ? Ne peut-on pas y voir une certaine volonté totalisante, englobante, une résurgence “louis-quatorzienniste” de centralisme, un « L’Ecole c’est nous » ? L’Ecole Normale Supérieure comme essence, Idée d’ “Ecole” : hors de l’Ecole point de salut.
On ne peut nier le prestige de cet établissement, ni les qualités de certains élèves. Or n’est-ce pas ce que Bourdieu appelle du « racisme de l’intelligence » [1] ?

« Ce racisme [le racisme de l’intelligence] est propre à une classe dominante dont la reproduction dépend, pour une part, de la transmission du capital culturel, capital hérité qui a pour propriété d’être un capital incorporé, donc apparemment naturel, inné. » [2] « Le racisme de l’intelligence » serait donc fondé sur un héritage non pas financier mais “intellectuel”, une génétique de l’érudition, une transmission d’un patrimoine familial qui ne peut se chiffrer en euros. Or il est à la racine d’une « sociodicée » [3] : « Je suis intelligent donc je domine ». Or ce capital intellectuel est transmis, ainsi l’« ordre social » [4] se perpétue. La question se pose alors de savoir ce qu’on appelle « intelligence ».

Que prendre en compte donc pour évaluer cette « intelligence » ? Bourdieu observe que « les titres scolaires sont censés être des garanties d’intelligence » [5] et ajoute que ces derniers n’ont fait que prendre la place des titres de propriété et de noblesse. Revient donc ici le motif d’une reproduction sociale, aristocratique, non plus issue de privilèges mais de « titres scolaires » [6].

Or il semblerait qu’un tel dispositif soit fondé institutionnellement : c’est ce qui intéresse ici Bourdieu. Premièrement, soit ce « racisme » est « déclaré » [7], soit il est « sous une forme hautement euphémisée » [8]. Concrètement soit un établissement scolaire déclare prendre les « meilleurs » – les grandes écoles – soit tout le monde peut entrer mais il faudra se battre pour en sortir avec un passeport de l’intelligence – l’université. Autrement dit l’alternative se situe entre dire ce que l’on fait réellement – prendre les « meilleurs » – ou alors, dans un semblant d’idéalisme républicain, poster les péages non pas à l’entrée mais à la sortie.

Les données du problème sont différentes mais ce dernier est lui toujours identique : nous sommes dans « une société fondée sur une discrimination à base d’“intelligence”, c’est-à-dire fondée sur ce que mesure le système scolaire sous le nom d’intelligence » [9]. On pourrait répondre à Bourdieu : « Et alors ? ». L’ »incapable », le « mauvais » devraient-ils être notre « élite », en haut de la hiérarchie sociale ? Si cela était ainsi, à quoi bon alors travailler, étudier, … ? Or la difficulté ne se trouve pas sur ce plan : « Le classement scolaire est un classement social euphémisé, donc naturalisé, absolutisé, un classement social qui a déjà subi une censure » [10]. Le système dénoncé par Bourdieu est une sélection a priori des « intelligents ». « Le classement scolaire » est déjà déterminé par « les différences de classe » [11] qui se transforment en des « différences d’“intelligence”, de “don”, c’est-à-dire en différences de nature » [12]. La hiérarchie est déjà établie et la fiction de l’école ne fait que traduire du déjà-donné qui se manifeste comme « un capital culturel et une bonne volonté à l’égard des sanctions scolaires » [13].

De là pouvons nous peut-être saisir le « pourquoi » d’un système de classes préparatoires, de grandes écoles… Le « numerus clausus », qu’évoque Bourdieu [14], n’est que le filtre apparent du système « élitiste » : on est élite de père en fils. Le bon « bobo », s’indignant d’un racisme que l’on peut appeler « classique », ne fait au final que protéger son système en attirant l’attention sur des choses où, de façon politiquement correct, il faut prendre son plus bel air indigné. Mais sur l’aristocratisme républicain, pas un mot : comment scier la branche sur laquelle on m’a hissé ?
Nous nous demandions plus haut si la désignation commune de l’Ecole Normale Supérieure par l’humble sobriquet « l’Ecole » était le reflet d’une optimisation temporelle du langage ou plutôt s’il revêtait un caractère symptomatologique. Maintenant armés, nous pouvons investir la symbolique rue d’Ulm, l’idée en tête que « Normale » n’est que le paradigme d’un système : « Parce que vous êtes un grand Seigneur, vous vous croyez un grand génie ! Noblesse, fortune, un rang, des places : tout cela rend si fier ! Qu’avez-vous fait pour tant de biens ! Vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus » [15].

Notes :
[1] P. BOURDIEU, « Le racisme de l’intelligence », Questions de sociologie, 1984, rééd 2002, pp.264-268.
[2] op. cit., p. 264
[3] op. cit.
[4] op. cit.
Il me semble que l’on peut prendre « ordre » dans un premier sens c’est-à-dire comme hiérarchie sociale mais aussi comme antonyme de “désordre” : calme, tranquillité sociale
[5] op. cit.
[6] op. cit.
[7] op. cit.,p. 265
[8] op. cit.
[9] op. cit.,p. 266
[10] op. cit.
[11] op. cit.
[12] op. cit.
[13] op. cit., p. 267
[14] op. cit.
[15] BEAUMARCHAIS, Le Mariage de Figaro, Acte V, scène 3

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Classé dans Philosophie, Société

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