L’art au Moyen-Age

Esthétique et implications philosophiques

Le Beau

Tout comme une partie importante de la philosophie, l’esthétique du Moyen-Age est marquée par la domination du Néoplatonisme. La vulgate artistique veut que la beauté que je vois, la beauté visible, soit un reflet de la beauté invisible, elle-même reflet de l’absolu beauté. Saint Augustin voit l’artiste comme un médiateur entre Dieu et le monde matériel : les « choses belles » (pulchra) perceptibles dans le résultat du travail de l’artiste, qu’il conçoit en son esprit, sont dérivées de la Beauté (pulchritudo). Ainsi « tout ce qui est beau et que les âmes transmettent aux mains artistes provient de cette Beauté située par-delà les âmes » [1].

Les Idées

La conception de l’art d’Augustin, en total accord avec les conceptions néoplatoniciennes, émane d’une essence des Idées qui s’appuie sur la philosophie de la basse Antiquité païenne. Plotin, néoplatonicien du IIIème siècle, se prononce pour une immanence des Idées à l’intérieur du NousNοῦς, c’est-à-dire l’esprit ou l’intelligence, ou l’intellect de (Dieu) » [2]). La position de ce dernier simplifie le travail d’Augustin : pour christianiser les Idées, il suffit maintenant de remplacer l’esprit impersonnel néoplatonicien du monde par le Dieu personnel du christianisme : « Les Idées, ce sont les formes ou les principes originaires des choses ; elles sont immobiles et incorruptibles et ne tiennent pas leur forme d’elles-mêmes ; elles sont donc éternelles, conservent constamment le même état et se trouvent enfermées dans l’esprit divin ; et tandis qu’elles-mêmes ne naissent ni ne périssent, tout ce qui naît et périt se modèle, pour ainsi dire, sur elles » [3].
La théorie platonicienne des Idées connaît un véritable renversement de sa signification en évoluant vers un sens théologique. Cette évolution fait voir un oubli de la fonction première de l’Idée qui était d’« expliquer », de « légitimer, les réalisations de l’esprit humain, c’est-à-dire à établir les conditions de possibilités d’une connaissance absolument certaine et déterminée, d’une conduite absolument bonne moralement ainsi que d’un amour du beau absolument épuré et “philosophique” » [4]. La philosophie des Idées originelle comme « philosophie de la raison humaine » [5] évolue vers « une logique de la pensée divine » [6].
Il se pose alors de nouveaux problèmes qu’Augustin résolut. A savoir, premièrement, si les Idées sont en Dieu ou non, deuxièmement, s’il existe une ou plusieurs Idées et enfin si Dieu ne peut connaître les choses que par le moyen des Idées. La définition de l’Idée sera reprise à Saint Augustin par beaucoup, en particulier pour combattre Denys l’Aréopagite. En effet, la conception de l’Idée au sens de Platon comme « entité existant “par soi” » [7] et au sens d’Aristote, autrement dit comme « “forme intérieure” (également par rapport à l’esprit humain) et non transcendante » [8] était peu satisfaisante dans une perspective chrétienne.

L’artiste

Au Moyen-Age, le problème de l’art est inférieur au problème du Beau dans la mesure où ce dernier est rattaché à celui du Bien : l’Idée ne se limite pas au domaine esthétique. « Produire les Idées et les abriter est devenu une sorte de privilège de l’esprit divin » [9].
Cependant, l’on peut établir un parallèle entre (1) le rapport des représentations intérieures de l’artiste et de ses œuvres hors de lui et (2) le rapport des Idées immanentes à l’intellect divin et ce monde que le Deus artifex (« Dieu artiste »), le Deus pictor (« Dieu peintre ») a créé. De là, on peut établir que l’artiste ne possède pas l’Idée elle même, mais plutôt une « quasi-Idée » – « expression littérale utilisée une fois par Thomas d’Aquin » [10]. Cette conception de la création artistique permit de « faire comprendre plus facilement l’essence et l’efficace de l’esprit divin » [11] mais aussi de, parfois, résoudre des problèmes théologique comme celui « de savoir si l’âme, au moment de la résurrection de la chair, reçoit le même corps ou un autre corps » [12].L’artiste était donc celui qui « créait des formes en s’inspirant, sinon d’une Idée au sens proprement métaphysique, du moins d’une représentation de la forme, intérieure à l’artiste lui-même et préexistant à l’œuvre, ou bien encore d’une “quasi-Idée” » [13] : « Ces trois mots : image, forme figure sont une seule et même chose. Qu’il existe dans une âme l’image, la forme ou la figure d’une chose, par exemple l’image d’une rose, cela ne fait jamais qu’une seule et même chose pour les deux raisons que voici. La première, c’est que si je représente l’image d’une rose dans une matière agréable d’après la forme qui est dans l’âme, cela tient au fait que la forme de la rose est une image dans une âme. La seconde raison, c’est que, dans l’image intérieure de la rose, je reconnais indubitablement la rose du dehors, alors même que je ne me propose pas de la reproduire, tout comme je porte en moi la forme de la maison que pourtant je ne me propose pas de construire… » [14].

Conclusion

L’œuvre d’art, pour le Moyen-Age, « ne résulte pas d’une explication entre l’homme et la nature, […], mais de la projection dans la matière d’une image intérieure. » [15]. Cette image intérieure ne possède plus le sens de l’Idée qui est devenue « un terme technique de la théologie » [16], mais on peut la comparer au contenu de ce concept. Dante peut ici nous servir à condenser cette théorie médiévale de l’art : « L’art se rencontre à trois niveaux : dans l’esprit de l’artiste, dans l’instrument qu’il utilise et dans la matière qui reçoit sa forme de l’art. » [17].

Notes :

[1] Augustin, Confessions, X, 34 (éd. Knöll p. 227) cité par E. Panofsky, Idea, Tel Gallimard, 1989, rééd. 2005, p. 52

[2] E. Panofsky, Idea, Tel Gallimard, 1989, rééd. 2005 (noté ensuite PANOFSKY), note c, p. 53

[3] Augustin, Liber octoginta trium quaestionum, qu. 46 (cité d’après l’éd de Bâle de 1569, III, col. 548 cité par PANOFSKY, pp. 53-54

[4] PANOFSKY, pp. 54-55

[5] PANOFSKY, p. 55

[6] PANOFSKY, p. 55

[7] PANOFSKY, p. 56

[8] PANOFSKY, p. 56

[9] PANOFSKY, p. 56

[10] PANOFSKY, p. 57

[11] PANOFSKY, p. 57

[12] PANOFSKY, p. 200 n. 83

[13] PANOFSKY, p. 57

[14] Maître Eckhart, Predigten, Nr. 101 (in Dtsch. Mystiker d. XIV. Jahrh., éd. F. Pfeiffer, II, 1857, p. 324) cité par PANOFSKY, p. 60

[15] PANOFSKY, p. 60

[16] PANOFSKY, p. 60

[17] Dante, De monarchia, II, 2 cité par PANOFSKY, p. 60

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Classé dans Art, Philosophie

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