Le péché de Dieu

Essence et Création

Les polémiques européennes de l’an passé, au sujet des « racines chrétiennes de l’Europe », n’y pourront rien : nous avons tous un minimum de culture biblique. Qui n’a jamais entendu parler de « Dieu dit : Que la lumière soit et la lumière fut. » (Gn 1,3) ? Repenchons-nous sur ce texte célèbre mais cette fois-ci dans une attitude active.

La déchéance humaine

« Au commencement », une fois l’homme puis la femme créés, Eve commet ce que Saint Augustin nomme « felix culpa », la « bienheureuse faute ». La formule interpelle : l’association des termes est plutôt inhabituelle. Toutefois l’on peut suivre Augustin dans le sens où c’est par un péché, que l’homme accède à la connaissance. C’est par cette faute que l’homme, tiré de la terre, se hisse au niveau de Dieu par sa connaissance du bien et du mal. S’en suit alors la fameuse « chute » marquant le début de tous les malheurs humains.

Avant de verser une larme sur ce pauvre couple originel, posons clairement un premier problème : pourquoi l’Homme est-il déchu ? Nos vagues souvenirs bibliques, catéchétiques reviennent à la surface et nous récitons en chœur que c’est parce que l’homme a désobéi au commandement divin : « Et Yahvé Dieu fit à l’homme ce commandement : Tu peux manger de tous les arbres du jardin. Mais de l’arbre de la connaissance du bien et du mal tu ne mangeras pas, car, le jour où tu en mangeras, tu deviendras passible de mort. » (Gn 2,16-17). Passons sur la symbolique entre la « mort » et la chute. Tout semble limpide et clair : l’Homme a voulu outrepasser la parole divine, il est donc puni. Très bien. Mais est-ce là la véritable raison ? Pouvons-nous mettre en cause le Verbe ? En effet il aurait déjà menti une fois puisque la consommation du fruit n’a pas été suivie de quelque conséquence mortelle – bien que l’on puisse interpréter cette « mort » plutôt comme une mort spirituelle plus que corporelle. Dieu cache-t-il quelque chose ? Il a déjà (mal) caché la connaissance, dissimule-t-il autre chose ? C’est ce que paraît indiquer la suite de l’épisode.

Une fois la sentence, dérivant apparemment de la faute originelle, énoncée explicitement à l’homme, en aparté, Dieu ajoute une réplique : « Puis Yahvé Dieu dit : Voilà que l’homme est devenu comme l’un de nous, pour connaître le bien et le mal ! Qu’il n’étende pas maintenant la main, ne cueille aussi de l’arbre de vie, n’en mange et ne vive pour toujours ! » (Gn 3,22). Quelle révélation, et de quelle taille. Au milieu du verger édenien se dresse l’arbre célèbre de la connaissance du bien et du mal mais aussi un second, plus caché, celui de la vie éternelle. C’est-à-dire que si le fruit de celui-ci était plus doré, plus juteux, l’homme aurait été immortel. Dieu a eu chaud ! L’Homme a déjà la connaissance du bien et du mal, que se passera-t-il s’il vit « pour toujours » ? Simplement, il sera Dieu : l’Homme fait Dieu. Il faut donc agir et vite afin « qu’il n’étende pas maintenant la main, ne cueille aussi de l’arbre de vie, n’en mange et ne vive pour toujours ! » (Gn 3,22). Ainsi agit Dieu. « Il bannit l’homme et il posta devant le jardin d’Éden les chérubins et la flamme du glaive fulgurant pour garder le chemin de l’arbre de vie. » (Gn 3,24). Est-il toujours question de péché, de faute ? Simplement d’un esprit « conservateur » d’acquis que l’on ne souhaite pas partager afin de toujours tenir son rang. Il est loin le temps du péché originel qui met l’accent sur l’Homme en tant que coupable. La faute semble plutôt révéler à Dieu son statut de faiblesse par rapport à l’Homme, que son essence dépend de celle de l’Homme : ce que l’Homme n’est pas, Dieu l’est.

L’Homme fait Dieu

L’Homme chassé du paradis ne le serait pas à cause de sa conduite défiant la loi divine mais par la trouille d’un Dieu qui aperçoit que son être est attaqué par ce petit être sorti de terre : l’élève cherchant à dépasser le maître en quelque sorte. Pour clore cette situation délicate, l’ostracisme est la meilleure des solutions. Qu’est-ce donc que ce Dieu apeuré par des enfants qui sont les siens ? C’est comme si l’affirmation de l’être divin passait par la définition de ce que n’est pas l’homme : un Dieu qui se pose négativement par rapport à ce qu’est l’Homme. L’on peut alors se risquer à établir l’Homme comme démiurge négatif de Dieu : l’Homme fait Dieu.

A partir de cet épisode tragique, peut-on en tirer d’autres répercutions quant au statut ontologique de Dieu ? Répondons par l’affirmative. « Dieu dit : Faisons l’homme à notre image, comme notre ressemblance » (Gn 1,26). Mais quel modèle !

La tentation
Si l’Homme est à l’image de Dieu, comment expliquer qu’Eve puisse céder au discours du serpent et à cet « arbre » « bon à manger et séduisant à voir » ? Dieu serait-il lui aussi tenté ?

La jalousie
Qu’est-ce que ce Dieu qui bannirait pour protéger sa primauté et « posta devant le jardin d’Éden les chérubins et la flamme du glaive fulgurant pour garder le chemin de l’arbre de vie. » (Gn 3,24) ? En effet la catastrophe s’est produite : « Voilà que l’homme est devenu comme l’un de nous, pour connaître le bien et le mal ! » (Gn 3,22).

La perversité
Peut-on aller jusque là ? Pourquoi pas. On le voit, l’Homme était déjà sujet à la tentation avant le péché originel – héritage de son créateur ? Or si l’Homme est tel pourquoi mettre à sa disposition ce qui lui est interdit ? Dieu créant l’Homme le sait déjà sujet à la tentation alors pourquoi le tenter en jouant au jardinier diabolique par ces deux arbres ? Si l’Homme peut-être tenté, il est donc quasiment certain qu’il succombera à ces si tentantes tentations. Pourquoi alors en tant que Dieu vouloir tenter l’Homme ? Comment Dieu aurait-il pu ignorer qu’Eve irait croquer le fruit ?

Le récit de la création est d’une ambiguïté patente. De plus le statut infra-lapsaire de l’Homme ouvre des perspectives assez étranges puisqu’il renvoie directement au Dieu créateur. Comment arriver à reconstituer le puzzle à partir d’un Homme à l’image de Dieu sujet à la tentation par un objet créé par un Dieu bon ? Tout n’est-il pas joué d’avance ? L’essence post-lapsaire n’est-elle déjà pas posée avant le péché originel ?


Toutes les références sont tirées de la « Bible de Jérusalem » dans sa version en ligne.

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