Cheveux longs ou « bon sens » ?

« Cheveux longs ou bon sens ? » : telle est la question. La mythologie de l’“intellectuel”, du “penseur”, voire du “philosophe” a légiféré quant à la capillarité de ces derniers : leur tignasse est digne d’un soixante-huitard attardé. En face de ces rêveurs, la réalité, le retour aux sources, l’originel, la nature, la France et le bon sens. Qui donc défendrait ces hordes d’individus “déconnectés de la réalité” ? Comment ne pas adhérer à cette Sagesse des Nations qu’est le bon sens alors qu’en face on se gausse du “pragmatisme” et des “choses du quotidien” ?

Le bon sens des « petites gens » comme le dit M. Poujade « [pose] des égalités simples entre ce qui se voit et ce qui est » [1]. Cet « organe curieux » [2], une fois possédé, offre un réalisme universel, une sorte de thomisme du pratique. Le bon sens pose perception=réel : ce que je vois, c’est ce qui est. A quoi bon donc lire des textes incompréhensibles ? C’est bien mon action aux fourneaux qui me nourrit pas Deleuze ni Plotin ni même Aristote. D’ailleurs la réflexion est elle même infondée : le réel se saisit par lui même, à quoi bon disserter sur lui ? « […] pour y voir clair, il [le bon sens] doit avant tout s’aveugler, se refuser à dépasser les apparences, prendre pour de l’argent comptant les propositions du “réel” » [3].
De l’univers infini, le bon sens revient au monde clos, fermé sur lui même. Le réel de M. Poujade, c’est le village d’Astérix, un gaulois, lui aussi : on va à la chasse, on rentre, on mange ; on maintient les Romains loin de chez nous, on rentre, on mange. Le bon sens se construit un petit monde à sa hauteur, simple et rassurant : il « définit un monde homogène, où l’on est chez soi, à l’abri des troubles » [4]. Finalement, la France de M. Poujade ressemble étrangement au village d’Astérix : simple, à forte identité, …

Mais la France de M. Poujade ressemble aussi au village d’Astérix : pas de développement, un avenir qui ne repose que sur l’opposition à l’altérité. Le monde du bon sens est le monde de l’immanence, un monde dont la fin des phénomènes est la survie de ce monde : la finalité du banquet gaulois est la réaffirmation de l’identité du village. Tout doit revenir en soi même. D’où un usage particulier du langage qui doit faire revenir chaque phénomène à son principe : monde clos où l’action ne peut agir mais doit seulement réaffirmer.
Le langage est alors pure tautologie : de la manifestation du monde on est conduit au monde lui même. Il n’y a pas de porte de sortie, tout doit être clos. La fonction du langage est alors de cadenasser toute possibilité d’existence de l’alternative : « La rue de Rivoli sera-t-elle plus forte que le Parlement ? la dialectique plus valable que la Raison ? » [5]. Quel but alors pour cet usage du langage ? Ce dernier, clos, enfermé sur lui-même, n’est autre qu’une tautologie. Le langage devient donc pouvoir de réaffirmation. En effet, n’offrant rien que lui même, le langage renvoie au réel car ne l’oublions pas ce que l’on voit est ce qui est. Un langage clos réaffirmant le réel tel qu’il est, tel qu’il est perçu.
Le bon sens comme conservation d’un monde rêvé, opposé à celui que l’on craint.


Notes :

[1] BARTHES, Roland, « Quelques paroles de M. Poujade », Mythologies, Seuil, Points Essais, p. 81

[2] BARTHES, Ibid., p. 81

[3] BARTHES, Ibid., p. 81

[4] BARTHES, Ibid., p. 81

[5] M. Poujade cité par BARTHES, Ibid., p. 80

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Classé dans Philosophie, Société

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