La “blogosphère” comme monde petit-bourgeois

De l’univers infini au monde clos

Un nouveau monde s’est créé dans l’“espace virtuel”, le “cyber-espace” : la “blogosphère”. Le virtuel adoubé par le langage (bien réel, lui). Le barbarisme fait copuler d’une part le “blog” (terme à l’origine technique, il désigne une certaine technologie) et d’autre part la “sphère”. Le tout devant nous signifier tout naturellement le monde, l’ensemble de tous les blogs. Autrement dit la “blogosphère” ne serait rien d’autre que l’ensemble de tous les bloc-notes en tant qu’une certaine conception de présenter un site Internet. L’on comprendra immédiatement que le signifiant veut dire plus que cela : à quoi bon nommer un ensemble homogène technologiquement ? On n’a jamais parlé de “HTMLsphère”, ni de “forumosphère”, …

Que nous dit le terme de “sphère” ? Il désigne un lieu uniforme (tous les points de la surface sont à la même distance du centre), clos : un petit monde rond et fermé sur lui-même. Ce monde embarricadé est celui du « Racine est Racine » [1] : celui du tautologue c’est-à-dire un monde petit-bourgeois. « [T]oute la mythologie petite-bourgeoise implique le refus de l’altérité, la négation du différent, le bonheur de l’identité et l’exaltation du semblable. » [2] Ce monde est dirigé par la loi du talion : œil pour œil, dent pour dent, Racine pour Racine et les vaches seront bien gardées.

« Nous savons maintenant ce qu’est le réel petit-bourgeois : ce n’est même pas ce qui se voit, c’est ce qui se compte » [3]. On comprend alors mieux : œil (=1 œil) donc : œil contre oeil (car œil=œil) – œil contre œil (loi du talion) – réaffirmation du monde tel qu’il est (à un œil correspond un autre œil). Le monde clos est monde s’autoréaffirmant grâce à la loi de l’identité : le monde petit-bourgeois est le monde du computable, de ce qui se compte [4].

La “blogosphère” comme monde petit-bourgeois ? Oui, en tant que monde où seul règne le réel qui se compte. D’ailleurs cette réalité du blog n’est autre que sa légitimité c’est-à-dire sa popularité. L’accès à la substance du blog est proportionnel au nombre de visiteurs reçus. La courbe statistique est le trophée de chasse : la preuve de mon existence au monde – je suis manifesté donc j’existe. La comparaison de ma bite avec la tienne est out : montre moi tes stat. ! Bien plus, le blog arbore assez souvent et régulièrement ses statistiques : regardez, je Suis ! Toi qui me fais être, regarde le résultat de ton travail démiurgontologique. Ou bien c’est la courbe elle-même qui est exhibée : un grand phallus qui se dresse de plus en plus avec le temps, qui prend de la consistance ontologique. Ou bien c’est la référence im(ex)plicite : « J’ai x visites par jours mais pas beaucoup de commentaires 😦 ». Quoi qu’il en soit il faut compter : soit les centimètres soit les visiteurs. Le dernier exemple évoqué est d’un avantage double : d’une part il montre l’existence du blog par ses statistiques mais aussi nous fait rappel de l’extrême importance du commentaire – seconde addition petite-bourgeoise. Énoncé de la loi du talion appliquée au commentaire : le nombre de visiteurs doit être égal au nombre de commentaires. Tout lecteur est un commentateur : lecteur=commentateur.

Le commentaire tient toute sa place dans l’économique du blog. Ben oui : qui me dit que ces 12 visiteurs ont lu quelque chose ? Le lieu du blog est celui de la justification numéraire : à 1 visiteur doit correspondre 1 lecteur qui doit se confondre avec un commentateur (1=1). Le commentateur est la statistique de l’aristocratie de la “blogosphère” : leur nombre parle encore mieux que n’importe quelle courbe. Le nombre de partenaires compte plus que la longueur de ton zizi. Après la “Nétiquette”, on pourrait maintenant parler de “blog-éthique” ou alors de courtoisie puante. N’oublions pas que la fonction du commentaire est de l’ordre du computable, ce qui se chiffre, du nombre. Le commentaire du point de vue du commentateur répond à une fonction simple : rendre public l’existence de son petit topos, son blog, son monde. Cet oripeau se caractérise donc par son inutilité intrinsèque (blague, bénédiction, léchage-de-cul, …). Cependant son essence véritable existe en dehors de lui : d’une part pour le commenté qui reçoit sa petite ration d’être, d’autre part pour le commentateur qui espère bien tirer profit de ce petit jeu de non-dupes. Tout commentaire se voit alors dans l’obligation de recevoir l’approbation du commenté : commentaire pour commentaire – la réponse aussi est computable. Le commentaire est réaffirmation : le réseau du blog vient réaffirmer le blog. Le blog est lui-même une sphère : sphère d’habitués, du même monde qui permettent d’ouvrir le monde du blog – sur lui-même.

De là, le blog est confronté à un cas de conscience : censure or not censure ? Que répond l’anti-manuel de “blog-éthique” ? La règle générale est : pas de censure, t’es pas fou ! Le blog se présente comme monde de liberté et la consistance de chaque individu n’est que langagière : je commente donc j’existe. La censure est donc perçue comme un acte de barbarie, le crime contre l’humanité du blog car supprimer le commentaire équivaut à anihiler, supprimer l’être-perçant-au-monde, l’être tout court. Cependant : énonciation des exceptions. Comme nous l’avons martelé, le commentaire remplit cette fonction de la réaffirmation du monde même où il s’exprime. Celui qui s’oppose à cette ontologie est donc un mécréant. La censure comme inquisition, comme purification, aplanissement : le blog est un monde homéomère. L’atopique, le hors-lieu, est hors lieu (loi du talion) donc n’a rien à faire ici. La cyber-censure n’est pas applicable quant au contenu même d’un commentaire mais en fonction de sa topographie. “Tolérance” et atopique ne jouent pas sur le même terrain : celui de la tolérance est défini (la tolérance dans ce monde ci), celui de l’atopique ne l’est pas, l’est moins en tout cas. Ce n’est pas une histoire d’intérieur/extérieur (qui n’est que la confirmation et l’acceptation de la clôture) mais de lieu et de sans-lieu. Mon commentaire ne peut être que supprimé car est utopique, atopos. Au pire, il aurait pu être contre (dirigé contre le blog, méchant quoi) mais dans ce cas, il entre dans le jeu de positions du blog : le contre n’existe que par le pour. L’inutilité et même le reproche sont alors des éléments de réaffirmation du lieu du blog, petit monde clos et computable. L’inutilité en tant qu’expression située dans le monde et le reproche comme appelant une réponse du blog : réaffirmation topique.


Notes :

[1] R. BARTHES, Mythologies

[2] R. BARTHES, « Quelques paroles de M. Poujade », Mythologies, Points, Seuil, p. 81

[3] Ibid.

[4] Pour les sceptiques, voir l’ensemble des Mythologies

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6 Commentaires

Classé dans Philosophie, Société

6 réponses à “La “blogosphère” comme monde petit-bourgeois

  1. Cratylogos

    Thrasymaque et la cosmologie de la “blogosphère” : « Convaincus qu’ils sont de soutenir des arguments opposés à ceux de leurs rivaux, [les orateurs] ne s’aperçoivent pas qu’ils visent tous un résultat identique et que la thèse de l’adversaire est comprise dans leur propre discours » (Denys, Sur Démosthène, 3=1, pp. 132-134 Usener-Radermacher cité dans J.-P. Vernant, L’homme grec, Points Histoire, p. 195)

  2. Gala Supélec : vivre et penser au milieu des porcs

    Entre deux voitures de flics, le petit cortège bariolé beugle sa joie de vivre, entre le Mac Do du haut et celui du bas, sur le boulevard Saint Michel, samedi après-midi, à l’heure des grandes déambulations hypnotiques. Dans une techno d’ambiance, les jeunes décervelés racolent pour la soirée du samedi suivant. Distribution de tracts, promesse d’une “grosse teuff”, dans le langage anémié de l’abrutissement collectif, 23 euros en pré-vente à la FNAC, 28 euros sur place, tenue correcte exigée, déli de sale gueule en prime. En train de se dandiner sur leur char à roulette, les cyber abrutis de la France validée haranguent le quidam au rythme de la boîte à musique. Les Supelec font la promo de leur gala, mettent en avant quelques noms de DJ à la cool, occupent la voirie, défient de leur petit jean moule-cul un bus à contre-sens du sens de leur marche festive. L’obscénité de la retape arrache quelques sourires complaisants aux déambulants endormis sur le trottoir d’en face. Alliance maîtrisée de la techno réussite et de la techno parade, du décervelage de masse et de la réussite scolaire. Quelques idiotes perchées sur leur char de combat se trémoussent, santé et exercice, triomphe obscène, entre deux flics au pas, du sexe en piles. On pourrait jouer la finesse, donner à ce convoi morbide quelque hauteur en peaufinant la phrase, en ajustant le ton, en pondérant le jugement. Trouver dans cette violence quelques raisons atténuantes : ils sont jeunes, ils font la fête, et la fête, c’est mieux que la guerre. La fête ? Si la morgue de ces petits hommes validés par une institution complaisante, si l’encadrement en flics de ce cortège blafard, si l’agression des Supélec et de leur musique d’eunuques est une fête, alors je prône la guerre. La guerre contre ces castes écoeurantes qui étalent leurs pompes à fric au grè des décibels. On aurait tort de comparer ces Supélec qui dégoulinent leur joie de vivre mort-née sur un Boulevard laissé aux maquignons de la fripe à des putes. Ils sont bien moins que cela. Une pute ne promet pas l’orgasme avec son diplôme de baise. Deux ans de bachotage intensif, de bourrage de crâne systématique, encadrés par des sergents-chefs de la réussite en boîte, deux ans à bouffer de l’exercice, à dégurgiter des solutions apprises avec le cœur vide, à pisser dru de la copie calibrée pour pouvoir, enfin, juste récompense, s’afficher dans les rues de la capitale pour gratter quelque fric, beaucoup de fric, afin d’engraisser les tiroirs-caisses de leur BDE d’esclaves. Entre deux cuites et trois vomis, les boutonneux encravatés sirotent au whisky coca l’intégration d’une grande Ecole. Langés dans le titre, ces idiots montants simulent la libération sexuelle, singent le carnaval, grimacent le bordel. S’il fallait désigner l’ennemi de la pensée critique, lui faire une tronche, ce serait certainement celle de ces imbéciles, les Supélec en gala, les X en soirées, les centraliens en beuveries, tous ces promoteurs aux visages lisses de l’obscénité qui vient, dans ce temps, le nôtre, où la réussite se crache à la gueule à grands coups de décibels entre deux voitures de flics, avec la complaisance des mairies, des “partenaires”, ces maquereaux à gamins diplômés, des pseudo-artistes engagés qui iront mettre leur grain de voix à la gueulante sans honte du samedi suivant. Que tous les tâcherons des facs de sciences humaines se lèvent et tous ceux, avec, qui pour payer une année de cours se pressent au Mac Do du coin, un peu plus bas. Que tous ceux qui cherchent à dire quelque chose, dans leur coin, sur l’état d’une société en pourrissement, parfois trop scrupuleux quand il s’agit de délimiter un sujet qui échappe, aillent botter le cul de ces morveux d’Etat, rappellent un coin de réel à ces cyber-gédéons, à ces turbo-bécassines, pour le dire dans le phrasé de Gilles Châtelet. Bref, tous ceux qui refusent, pour un temps encore, de vivre et de penser au milieu des porcs.

    HBW

    PS : “Un des phénomènes sociaux devant lesquels il est particulièrement difficile de respecter le précepte spinoziste : “Ne pas rire, ne pas détester mais comprendre” “. (Pierre Bourdieu, Instituer efficacement l’attitude critique, 21 juin 2001)

  3. Preuve en est ici de la validité de notre schéma sur la trifonctionnalité où Cratylogos est un grenier (son site est une parcelle ensemencée ou inséminée), et Wonder celui d’ensemenceur (la faucille ou la grande faucheuse de Supelec, émoussée par la censure du Monde, se retrouve réaiguisée ici). Etre rémouleur sur le site de celui que l’on éjecte de ses propres liens…
    Bien à vous face à l’adversité des boutonneux en meutes.

  4. Vincent Folliot, de l’oeil cynique, à déguster sans modération.

  5. Découvrez prochainement les nouvelles aventures d’Harold Bernat-Winter alias Bernard Wonder où le rémouleur et la rémoulade servie à Troyes, place du marché au pain.
    A déguster avec un coup de blanc pour faire passer.

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