Hei(l)degger

“Débat” ou métaphysique ?

Depuis la parution du livre d’Emmanuel Faye, Heidegger, l’introduction du nazisme dans la philosophie : Autour des séminaires inédits de 1933-1935, LA “polémique”, lancée déjà par Victor Farias, est de retour. En gros, pour ceux qui ne sont guère passionnés par ces pitreries, la question est : “Heidegger, facho ou pas ?”. Oui ou non, il faut choisir, le permis en dépend. Ainsi depuis plus de deux ans, si l’on souhaite, l’on peut lire vacheries dans un sens, vacheries dans l’autre. Fédier, petit SS ; Faye, menteur, manipulateur, blabla … Chacun y va de sa petite contribution : oui, non, pour, contre, enfoiré, …
Tout d’abord, l’on est confronté au problème historique : quelle dose d’approbation au nazisme peut impliquer le fait de posséder la carte du parti national-socialiste, … ? Heidegger nazi : un peu, beaucoup, à la folie, passionnément, pas du tout ? Le fils de Heidegger est-il un gros méchant qui en empêchant le libre accès aux écrits de papa filtre le passé du tailleur de moustache du Führer ? Etc, etc … Le “débat” (sic !) se résume donc à de pseudo-arguments ad hominem, à des interprétations historiques sur les Allemands et leur rapport contre/face/avec le nazisme. Néanmoins, tout cela se fonde sur une seule et une unique chose, les deux camps ne peuvent établir le bivouac que sur les textes d’Heidegger lui-même. C’est reparti : le coup du fils-héritier, les éditions Gallimard, les traducteurs autorisés, les textes tronqués, curetés ; mais non pas du tout, citations partielles, retirées de tout contexte signifiant, interprétations cavalières, outrancières, dictées par la névrose, …

Ainsi, en faisant abstraction de toutes les diverses amitiés ou affaires antisémites, le “débat” est un exercice d’herméneutique : qu’est ce qui transpire derrière la lettre ? Or s’il y a bien quelque chose qui peut rassembler tout ce petit monde (outre le fait que les défenseurs enseignent à Paris IV) c’est que chacun croit que sous le texte se tient un homme doté d’unité. Certes il existe (ah bon ?) des machins (“faits”) objectifs : il a apporté une tarte à sa grand-mère, … Or on prétend pouvoir nous reconstituer la pensée intérieure de Heidegger en recoupant textes et “faits historiques”. Ainsi, à cinq ans, il écrivit : « Mamie est méchante » or il lui fit une bise le jour même. Conclusion : Il n’aime pas sa grand-mère, mais si enfin idiot il l’aime. Les amis, n’auriez-vous pas pour axiome qu’il existe une unité de la conscience, du sujet, … ? Heidegger n’est-il pas partisan du nazisme, opposé à ce dernier, ainsi qu’indifférent à celui-ci ? D’où vous vient cette idée qu’il faille sonder les cœurs et que cet examen puisse fournir des résultats. Pourquoi ne pas se débarrasser de ces vieilles badernes que sont l’unité du sujet, la non-contradiction au sein du sujet et même toute idée d’un “sujet” diaphane ? Qui peut bien décréter qu’il existe une essence subjective ? Toi ? Et bien moi je dis que non. Tout ce “débat” sur Heidegger et le nazisme, aussi inintéressant qu’il puisse être, pose de façon primordiale une question sur le sujet : est-il une entité finalement assez simple que l’on peut réduire à quelques propositions ou bien un machin tiraillé dans tous les sens, qui est nazi mais ne l’est pas, tout en se fichant bien d’Adolf ?

Le dilemme irrésolu et insolvable d’un truc comme “sujet” doit-il est éludé et doit-on considérer métaphysiquement qu’il existe sous une quelconque forme un “être”, une substance, une unité du sujet qui (en plus !) serait accessible à tous ces “heideggeriens” et “antiheideggeriens” ? Oui/Non. Une fois de plus, l’opposition n’empêche pas de bien se comprendre et d’accepter de passer à la télé pour bavarder sur Heidegger. Pour et contre s’entendent finalement assez bien car comprennent Heidegger de la même façon : ce que celui-ci pensait intimement (c’est-à-dire ?) peut être exhumé aujourd’hui. La métaphysique est sauvée (Heidegger est…), le reste n’est plus que question d’attributs (… nazi, ou pas).

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1 commentaire

Classé dans Philosophie

Une réponse à “Hei(l)degger

  1. « Pourquoi y a-t-il ceci plutôt que cela ? Pourquoi ceci est-il ainsi plutôt qu’autrement ? Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Les question de la métaphysique, telles qu’elles découlent du principe de raison, présupposent, comme s’offrant toujours déjà à la pensée, le domaine de ce qui est – de l’étant. » M. Conche, Pyrrhon ou l’apparence, PUF, p. 110

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