Les Nuées d’Aristophane – I – Précis de topologie

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  • « Aristophane devait-il le choisir, lui, comme chef et patron des coupeurs de cheveux en quatre, des propagateurs de cynisme, de scepticisme, de malhonnêteté ? » (1) « Pourquoi Aristophane s’est-il particulièrement attaqué à l’homme qui, par sa modestie, son désintéressement, sa popularité, se distinguait nettement des Sophistes ? » (2) Deschanel dans ses Études sur Aristophane se questionne sur le même sujet et tente pendant une bonne dizaine de pages de fournir un semblant d’explication à ce qui représente l’inadmissible. Passe encore l’humour grivois de l’auteur, traduit à renfort de « cacare volo » (3) ; par contre, rien à faire, il y a bien pire que toutes ces considérations gastriques. Aristophane a commis le crime d’impiété. Ce dernier a osé, Seigneur Jésus, mettre dans le même panier, pardon, dans la même « corbeille », les méchants sophistes et le gentil Socrate. Or un gentil n’est pas un méchant. Quoi ! Socrate ferait partie de cette bande de vendeurs de sornettes, lui qui bénévolement venait questionner les Athéniens ? Comment Aristophane peut-il donc proposer une identité entre ces étrangers faisant triompher l’injuste par de captieux raisonnements et le bon Socrate qui préfère subir l’injustice plutôt que de la commettre ? 1867 (publication des Études sur Aristophane) – 1987 (première édition de la traduction de Debidour) : même situation, c’est-à-dire trouver le pourquoi du comment Aristophane a bien t-il pu coiffer ce bon Socrate du bonnet de sophiste. On devrait d’ailleurs relancer cette brûlante question au travers d’un jeu-concours : « A toi de trouver pourquoi Aristophane est bête et méchant parce qu’il a dit que Socrate était un sophiste. » A gagner, bien entendu, les œuvres complètes de Platon.

 

 

  • Or je ne suis pas de l’avis selon lequel la compréhension du personnage socratique résiderait dans la recherche de l’existence ou de la non-existence de sa fraternité sophiste. Si sophistes et Socrate sont liés dans la pièce d’Aristophane ce n’est certainement pas afin de déterminer si celui-ci appartient à ceux-là. L’auteur se positionne bien plus loin que ces interrogations : Les Nuées sont une topologie de la sagesse. Aristophane nous met en scène la sagesse du lieu car pour lui la sagesse est un lieu et le lieu est une sagesse : dis-moi d’où tu parles, je te dirai quel sage tu es. Sa toposophie se distingue en plusieurs lieux.

 

 

  • Aristophane fonde tout au long de la pièce une anémosophie, une aérosophie, une sagesse de l’intellectuel perdu dans les nuages, haut perché loin de la matière, hors de l’attraction terrestre : « je n’eusse découvert en toute justesse le secret des célestes réalités, si je n’avais mis mon intellect en suspension, et amalgamé la subtilité de ma méditation à l’air qui lui est consubstantiel. Si j’étais resté au sol pour scruter d’en bas les choses d’en haut, jamais je n’eusse rien découvert. Certes non, car la terre draine irrésistiblement à elle la sève de la méditation. C’est tout juste ce qui se passe pour le cresson. » (4) On aurait du mal à être plus clair… Pour la caution du propos, nous convoquerons Barthes : « Comme tout être mythique, l’intellectuel participe d’un thème général, d’une substance, l’air, c’est-à-dire (bien que ce soit là une identité peu scientifique) le vide. Supérieur, l’intellectuel plane, il ne « colle » pas à la réalité […] Leur altitude exacte est celle de la nuée, vieille rengaine aristophanesque (l’intellectuel, alors, c’était Socrate) ». (5) Socrate affirme lui-même qu’il « arpente les airs ». (6) Et Strepsiade d’ajouter : « Alors tu montes sur un caillebotis pour traiter les dieux du haut de ton esprit ? et tu n’as pas les pieds sur terre, en tout cas. » (7) Un peu plus loin, Socrate : « O Souverain Seigneur, Air qui tiens dans ton infinitude la terre en suspens, et toi Éther radieux, et vous vénérables déesses, Nuées fulmitonnantes, montez, patronnes du penseur, surgissez pour le nimber de votre suspens ! » (8) Stop, n’en jetez plus ! « Nuées fulmitonnantes, montez, patronnes du penseur » : tout y est dit. La sagesse du penseur est toute faite d’altitude, de hauteur, de nuages, de brume, de brouillard. Le rôle de Socrate nous apparaît dès lors plus clairement : si ce dernier a un rapport avec les phraseurs, les guides de haute montagne philosophique, les prestidigitateurs du verbe alors le lien ne relève pas d’une quelconque consanguinité des doctrines, d’une accointance subversive à l’assaut de la morale. Si un rapprochement doit être fait, c’est celui du lieu : Aristophane nous présente ces hommes comme étant « <d>es virtuoses en bulles de savon » (9) subordonnés à « la trinité que nous admettons, le Vide que voici, et les Nuées, et la Langue » (10). Socrate et les sophistes se ressemblent car ils sont des blablateurs, des gens qui passent leur vie dans les nuages, flottant dans leur monde nébuleux où Socrate nous enjoint : « Tâche au moins, quand je te proposerai quelque savante idée sur les choses célestes, de la happer au vol ! » (11) Socrate ne vaut pas comme l’individu Socrate, comme Socrate historique mais bien plutôt comme figure de l’intellectuel. Il est une pure illustration de ce concept fumeux et ne vaut que par et pour cette fonction. Certes, celui-ci est dans la pièce mais Aristophane aurait tout aussi bien pu y mettre Thrasymaque, Zénon, Parménide, … Socrate n’est qu’une figure de l’intellectuel et ne vaut que pour cela dans Les Nuées.

 

 

  • Aristophane construit de façon identique tout un petit précis de la sagesse du sol, de la terre, du bas : celle de Strepsiade. « Moi, j’étais campagnard. La bonne vie que c’était, ouatée de crasse, à l’abri des coups de balai, vautrée à la bonne franquette. » (12) Ces précisions généalogiques ne valent que parce qu’elles sont géographiques. La terre poursuit celui qui y est né, elle laisse des marques indélébiles qui forment des débiles. En effet, au disciple qui a « avort<é> une cogitation qui était toute mûre » Strepsiade répond : « Pardonne-moi : j’habite au fin fond de la campagne. » (13) L’origine rurale vaut pour excuse à l’interruption de l’activité « des cogitopenseurs, sans peur et sans reproche » (14). Strepsiade est viscéralement un géosophe : lui, de la terre, sa pensée tend vers le sol.

     

    Strepsiade

    Mais qu’est-ce qu’ils ont à regarder par terre comme ça ?

     

    Le Disciple

    Ils sont en quête de ce qui se cache sous terre.

     

    Strepsiade

    En quête d’oignons, probable ? Ne vous fatiguez pas comme ça les méninges : moi je sais où il y en a des gros et des jolis !… (15)

     

    Quelle idée de fouiller nonchalamment la terre afin de mettre la main sur ce qui ne peut être que des oignons : demandez conseil à Strepsiade, lui connaît les bons coins ! D’ailleurs, pour Strepsiade, que pourrait donc se tenir sous la terre, à part des oignons ?

     

    Strepsiade

    Et ça ?

     

    Le Disciple

    Géométrie

     

    Strepsiade

    Ah ! Et à quoi ça sert ?

     

    Le Disciple

    A prendre mesure de la terre.

     

    Strepsiade

    Celle qu’on se répartit par lopins ?

     

    Le Disciple

    Non : toute la terre. (16)

     

    Strepsiade a bien saisi de quoi en retournait la géométrie : elle mesure la terre. Or, la terre ne peut être que celle que l’on possède, qui colle aux pieds les jours de pluie. Tel est le concept de terre pour le géosophe ; le disciple, lui, de la hauteur qu’il a prise, voit que la terre appartient à la Terre. « T » majuscule, « t » minuscule : le concept marque son appartenance toposophique par sa typographie.

     

    Socrate

    Si j’étais resté au sol pour scruter d’en bas les choses d’en haut, jamais je n’eusse rien découvert. Certes non, car la terre draine irrésistiblement à elle la sève de la méditation. C’est tout juste ce qui se passe pour le cresson.

     

    Strepsiade

    Quoi ? La méditation draine la sève dans le cresson ? Mais voyons, Socratinet, descends de ces hauteurs jusqu’à moi, pour me donner les leçons que je suis venu chercher. (17)

     

    Pour le père de Phidippide, tout ce qui vient de la terre y reste et y demeure : la terre est celle du sol et non celle que l’on aperçoit depuis un poste haut placé et une comparaison botanique se réduit à la botanique. L’épisode de la sève, de la méditation et du cresson ne révèle pas la bêtise de Strepsiade mais met au jour le fait qu’il est bien dans un autre lieu que celui de Socrate. Au philosophe haut perché évoquant en termes botaniques les rapports pensée/matière, Strepsiade, les pieds sur terre, n’y voit que la botanique et la matière : la pensée est pour lui dans un ailleurs, en altitude, là-haut dans le grand panier entouré de brumes tourbillonnantes. « Mais voyons, Socratinet, descends de ces hauteurs ».

 

 

  • Si Strepsiade est en bas de l’échelle philosophique, Socrate est déjà en haut. Ce ne sont que des figures d’un certain lieu. Le disciple, par contre, ayant déjà abandonné la géosophie pour se tourner vers l’aérosophie est dans l’entre-deux : ni en haut, ni en bas. Il est l’homme de l’entre-deux.

     

    Strepsiade

    Mais ceux-ci [à propos des disciples], qu’est-ce qu’ils font, tout pliés en deux ?

     

    Le Disciple

    Eux ? Ils mènent de ténébrotérébantes fouilles subtartarines.

     

    Strepsiade

    Et pourquoi est-ce que leur cul regarde le ciel ?

     

    Le Disciple

    Il prend de son côté une leçon particulière d’astronomie (18)

     

    Les disciples ne sont ni d’essence stratosphérique ni terrestres : ils sont « tout pliés en deux ». La tête, qui est la partie aérienne, est celle qui regarde vers le sol et mène « de ténébrotérébantes fouilles subtartarines. » À l’inverse, « leur cul », qui en temps normal tend vers le bas, se dirige ici vers les cieux et « prend de son côté une leçon particulière d’astronomie ». Ni proche de Strepsiade, ni proche de Socrate, le discipline mêle en lui l’air et la terre. Or preuve qu’il n’est pas encore un initié, celui-ci contemple avec son postérieur alors que sa tête, toute faite pour être dans la Lune, s’abaisse à des considérations géodésiques.

     

    Strepsiade

    Ah ! non, non ! pas encore ! qu’ils restent pour que je les mette au courant d’une petite affaire à moi

     

    Le Discipline

    Impossible : ils ne supportent pas le grand air à trop forte dose. (19)

     

    Le discipline nous livre ici toute l’ambivalence de sa condition : ni nuageux, ni pierreux, il ne tend ni vers le haut ni vers le bas, il est dans l’entre-deux, il a pour sagesse l’écart. N’étant d’aucun lieu, il vit tiraillé entre le haut et le bas : son cul étudie l’astronomie alors que sa tête se plonge dans la saleté de la matière. Ainsi la parole du disciple se comprend par sa situation. D’une part, il ne peut supporter l’air en tant que celui appartient au monde rural : il ne peut donc composer avec ce milieu qui est celui de la géosophie. Mais inversement, le disciple ne peut supporter le grand Air qui est le lieu de l’aérosophie. Figure de l’écart, le disciple n’est à l’aise ni au grand air de la plaine ni avec le « tourbillon de l’éther. » (20) Il se définit négativement par son aérophobie et sa géophobie : homme de nulle part, il est celui qui a conscience de la distance qui sépare le bas du haut, la terre du ciel, Strepsiade de Socrate.

_____________________

  1. Aristophane, Théâtre complet I, trad. Victor-Henry Debidour, Folio classique, p. 211

  2. Aristophane, Théâtre complet I, trad. Marc-Jean Alfonsi, GF, p. 149

  3. Deschanel, Études sur Aristophane, p. 129

  4. Les Nuées, trad. Debidour, p. 232

  5. R. Barthes, « Poujade et les intellectuels », Mythologies, Paris, Seuil, 1957

  6. Les Nuées, trad. Debidour, p. 236

  7. Ibid.

  8. Ibid., p. 234

  9. Ibid., p. 241

  10. Ibid., p. 245

  11. Ibid., p. 249

  12. Ibid., p. 221

  13. Ibid., p. 226

  14. Ibid., p. 224

  15. Ibid., pp. 228-229

  16. Ibid., pp. 229-230

  17. Ibid., p. 232

  18. Ibid., p. 229

  19. Ibid.

  20. Ibid., p. 243

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4 Commentaires

Classé dans Philosophie

4 réponses à “Les Nuées d’Aristophane – I – Précis de topologie

  1. Pour les réfractaires de l’interprétation de Socrate comme type de l’intellectuel dans les nuages :
    – cf Thalès qui tombe alors qu’il regarde le ciel (DK, 11 A 9 et Théétète 174a)
    – voir aussi Platon : Apologie 18b, Politique 299b et Phèdre 270a

  2. Merci pour cette incursion chez Aristophane! Je le découvre…

  3. Amadeo Franco

    Dans le dialogue platonique Le Banquet (480 Avant J. C), Aristophane se trouve entre Socrate et cie. Le Nuages (423 avant J.C), ca serait la némesis de Aristophane a la suivante afirmation « Socratinet »:

    /Socrate « n’es pas à côté d’Aristophane, ni d’un autre rigolo décidé à blaguer, oh non… »
    « Socrate les forçait peu à peu de reconnaître qu’il revient au même homme de savoir composer des tragédies et des comédies »/

    Verité d´Alcibiade: « les discours de la philosophie blessent plus sauvagement que la vipère. »

    Impieté oú simplement la blague de un amie avec lequel il buvait ensemble quelquefois?…..

  4. Amadeo Franco

    Le Banquet (380 avant J.C)

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