Les Nuées d’Aristophane – II –

L'image “https://i2.wp.com/www.liceoclassicomarzolla.it/immagini/socrate.gif” ne peut être affichée car elle contient des erreurs.

  • L’étude des personnages des Nuées ne peut se suffire à elle-même, elle appelle le « et alors ? », une petite soupe herméneutique sur la portée de la pièce : engouffrons-nous.

    Incontestablement, Aristophane nous donne à voir un Socrate qui s’affiche sans ambiguïté : il est l’aérien, il est un, toujours concordant avec lui-même. Or pour la tradition, toute la compréhension de cette comédie (jusqu’à Victor-Henry Debidour) se joue dans le rôle de Socrate en tant que sophiste : « le propre de la comédie ancienne, c’est de montrer le ridicule des choses à la mode » (1), « il symbolise dans les Nuées la manière vaporeuse vide et creuse de la nouvelle philosophie de la nature » (2), … Cependant nous avons montré que Socrate était moins un représentant de la sophistique qu’une figure mythique, toujours actuelle, de l’intellectuel. Ainsi pour moi, ce n’est pas Socrate qui pose problème car il nous est translucide de part en part. La compréhension doit toute se pencher sur Strepsiade. Comment le comprendre, le considérer ? Sa posture est-elle à prendre au sérieux ou non ? Nous prenons Socrate au sérieux au sens où il appartient « vraiment » au monde stratosphérique. Mais si sa moitié, si sa figure complémentaire qu’est Strepsiade n’est pas sérieuse, tout est à revoir. L’on a toujours voulu poser comme postulat que Strepsiade était un personnage sérieux, toujours concordant, et donc que l’on devait considérer que celui à questionner était Socrate. Or si l’on accepte ce dernier comme sérieux en tant qu’il incarne le type mythique et transparent de l’intellectuel alors le problème retombe sur Strepsiade. Voir Socrate comme problème équivalait à déterminer si oui ou non celui-ci était un de ces fichus sophistes, à pouvoir expliquer comment Aristophane, par la voix supposée toujours égale de Strepsiade, mettait en cause Socrate. Toutefois, si l’on accepte que Socrate est bien une figure mythique constante de l’intellectuel, alors le problème d’interprétation tombe sur Strepsiade : c’est lui qui définit la critique d’Aristophane.

 

 

  • Strepsiade est ambigu dans le jeu mythique posé par cette comédie : « c’est un paysan un peu lourd, qui a des moments de finesse » (3). Cette dualité est étrange dans ce monde où ne règnent pas d’individualités mais seulement des types. Ce lourdaud de Strepsiade accepte l’enseignement captieux du maître. Néanmoins, il le prend en tant que pur outil technique afin de tromper ses créanciers : « Oh ! il ne s’agit pas de grandes idées ! je n’en souhaite pas tant : juste de quoi entortiller les juges à mon profit et esquiver mes créanciers. » (4) « C’est la paysan lourdaud et madré, qui, semblable à M. Jourdain, considère d’abord toute chose du côté de son utilité personnelle. » (5) Cependant, en rester à ce niveau équivaut à manquer le fait que Strepsiade se prend bel et bien au jeu. Il est incontestable qu’il se sent supérieur à son fils lorsqu’il lui exhibe ce qu’il a pu chaparder de « tout ce qu’il y a de sagesse par le monde » : Phidippide n’est pour son père qu’un « ignorant » et un « lourdaud » (6). Strepsiade est d’ailleurs bien fier de lui annoncer qu’ « à l’avenir tu appelleras celle-ci une merluche, et celui-là un merlan » (7) au lieu de dire « un merle » pour le mâle et la femelle. De même, Strepsiade accepte, un moment, la remise en cause des dieux par Socrate et raille son fils : « Voyez-le ! voyez-le ! Zeus qui est au ciel ? Quelle ineptie de croire à Zeus, à ton âge ! » (8) On ne saurait le nier, Strepsiade accepte le jeu socratique malgré ses motivations pragmatiques : « Celui-là, le raisonnement injuste, si tu te le fais enseigner, eh bien, les dettes que j’ai à cause de toi, tout ce que je dois, je n’en rembourserai pas un sou à personne ! » (9)

 

 

  • Ainsi, seule la justification financière expliquerait le fait que Strepsiade croit en la « sainte Entourloupette, reine de l’Univers » (10) de ce bon Socrate. Négatif : il pourrait très bien tromper Socrate en paraissant accepter sa nouvelle métaphysique afin de n’apprendre seulement le raisonnement injuste. Pour Courby, « Le maître sophiste peut bien multiplier ses charlataneries, le rustre ne perd jamais de vue que c’est aujourd’hui fin de mois, et s’il a l’air de céder, c’est dans l’espoir qu’à travers toutes ces balivernes il s’achemine vers l’ἅδικος λόγος sauveur. » (11) On ne peut certainement pas suivre cette analyse dans la mesure où Strepsiade, convaincu, est tout heureux d’utiliser toutes les subtilités de sa nouvelle science devant son fils afin de le convaincre d’aller se faire instruire. Strepsiade est-il un personnage crédule car rien ne peut expliquer qu’il se rallie aux idées de Socrate.

 

 

  • A moins que Strepsiade ne soit un crétin convaincu. En effet, Socrate parvient à le persuader par sa propre logique. Alors que le campagnard, comme il se définit lui-même au début de la pièce, interroge de façon pragmatique Socrate sur les dieux, ce dernier lui en parle en des termes pratiques :

     

    Strepsiade

    Alors, qui c’est qui pleut ? Explique-moi un peu ça pour commencer !

     

    Socrate

    Elles [les Nuées], bien sûr ! Et moi, je vais t’en donner une preuve magistrale. Voyons, où l’as-tu déjà vu pleuvoir, Lui, sans nuées ? c’est pourtant ce qu’il devrait faire : pleuvoir par ciel bleu, quand elles sont en vacances.

     

    Strepsiade

    Jour de dieu ! Pour cette question-ci, tu m’as rivé mon clou ! (12)

     

    Socrate

    C’est sur ta propre personne que je vais fonder ma démonstration. Il t’est bien arrivé, après avoir fait ton plein de brouet au moment des Fêtes, d’avoir le bedon en tohu-bohu, traversé tout à coup d’un tintamarre borborythmique ?

     

    Strepsiade

    Jour de Dieu ! Pour ça oui ! (13)

     

    Socrate parvient à montrer à Strepsiade l’existence et surtout l’efficace des Nuées par une explication gastro-météorologique biscornue. Ce dernier est donc bien convaincu par les belles paroles de Socrate.

 

 

  • On peut s’interroger sur la valeur de cette conviction : Strepsiade n’est-il pas un idiot fini ? Laissons Socrate s’exprimer : « Tu n’es qu’un rustre et une tête de bois ! » (14), « Tu n’es qu’un malotru et un lourdaud ! » (15) Strepsiade d’ailleurs nous rassure assez vite sur son cas :

     

    Le Disciple

    Sacrebleu ! Quel malappris ! en voilà des façons de ruer dans la porte, in-con-si-dé-ré-ment ! Tu as fait avorter une cogitation qui était toute mûre !

     

    Strepsiade

    Pardonne-moi : j’habite au fin fond de la campagne… (16)

     

    Strepsiade franchit là un pas important : il nous révèle que son imbécillité est due à son origine rurale. Or « Aristophane était lui-même de leur sang et de leur condition [celui des colons qui ont assuré au Vème siècle l’empire maritime d’Athènes, le type du paysan athénien = Dicéopolis, Strepsiade, Trygée, le choeur de laboureurs de la Paix] : il y tenait par ses parents, par ses souvenirs d’enfance, il les a bien connus. On les voit dans ses pièces tels qu’ils étaient, économes, énergiques, défiants par instinct et pourtant faciles à prendre par l’imagination, aimant leur champ, leur maison, leurs oliviers, enclins à voisiner, sobres jusque dans leurs régals, sensuels par vives échappées de tempérament, en somme une race fine et vigoureuse qu’on a plaisir à connaître. » (17) Comment peut-on alors soutenir avec un minimum de sérieux que Strepsiade est le porte-parole d’Aristophane dans un supposé combat contre les blablateries et pour l’ancienne morale ? Comment Aristophane pourrait-il accepter de défendre sa vision au travers d’un crétin aussi épais, qui vaut, qui plus est, comme type !

 

 

  • Résumons : nous avons un idiot pour qui ne compte que son propre intérêt pratique contre un intellectuel ennuagé perché. La thèse séculaire d’un combat Strepsiade//Socrate=sophistique ne tient pas, c’est bien plutôt le ridicule des figures qui l’emporte. Les Nuées comme illustration de la connerie de la toposophie, de la sagesse du lieu ? Aristophane partageant ses origines avec Strepsiade et appartenant, en tant que poète comique, au « monde des intellectuels », n’est-il pas un exemple du fait que la distinction haut/bas, air/terre, « intellectuel »/ »paysan », aérosophie/géosophie ne tient pas la route ? Croiset écrivait que « le propre de la comédie ancienne, c’est de montrer le ridicule des choses à la mode » (18), lui souhaitait placer dans sa mire les sophistes, moi, les baudruches douteuses des êtres mythiques que sont l’ « intellectuel » et le « paysan ».

____________________

  1. Croiset, Histoire de la littérature grecque, t. 3, p. 539

  2. Deschanel, Études sur Aristophane, p. 142

  3. Ibid., p. 136

  4. Aristophane, Théâtre complet I, trad. Victor-Henry Debidour, Folio classique, p. 246

  5. Deschanel, op. cit., p. 122

  6. Aristophane, op. cit., p. 270

  7. Ibid., p. 271

  8. Ibid., p. 268

  9. Ibid., p. 225

  10. Ibid., p. 287

  11. Courby, « La composition des Nuées d’Aristophane » in Revue des études anciennes, Annales de l’Université de Bordeaux III, 1933, tome 35, p. 15

  12. Aristophane, op. cit., p 242

  13. Ibid., p. 243

  14. Ibid., p. 256

  15. Ibid., p. 257

  16. Ibid., p. 226

  17. Croiset, op. cit., p. 570

  18. Ibid., p. 539

Publicités

Poster un commentaire

Classé dans Philosophie

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s