Politique et principe de réalité

  • Tout débat électoral, toute discussion journalistique se trouve encadrée par une frontière indépassable. En politique, la terre est plate : celui qui s’avance vers sa circonférence est voué à la chute éternelle, il commet le péché originel. La politique est champ politique puisque celui qui veut s’en échapper se voit recevoir l’électrocution de la ligne de clôture. Plus : cette frontière n’est pas l’émanation de ce que signifie la politique mais au contraire ce qui lui assigne un rôle, une fonction, un lieu. La politique, c’est là et pas ailleurs. J’appelle principe de réalité ce pseudo-concept de limitation.

  • Le principe de réalité en politique joue comme inquisiteur : ne pas l’accepter revient à se placer du côté des mécréants. Si le monde politique actuel est religieux, il l’est au sens où son existence repose sur la croyance au dogme du principe de réalité. L’agir politique moral doit, par la grâce du Saint Esprit, tenir compte de la « réalité ». Le pécheur ne s’occupe, lui, aucunement du « réel », des « choses », ce ne peut être que rêveur, idéaliste, utopiste, politiquement inefficient dans la mesure où il n’adhère pas à la réalité : il est dans un autre monde, alors que la politique s’occupe de ce monde-ci. L’argument, de faiblesse magistrale, s’arrête ici.

  • J’affirme que toute personne convoquant le principe de réalité en politique avoue son impuissance. Le principe de réalité nous signifie qu’un monde s’impose à nous et qu’il nous faut tenir compte de ses déterminations. Au fond, il ne convient pas de changer les « choses », le « réel » mais de l’accepter et de s’en accommoder, avec plus ou moins de succès. L’impiété politique est de refuser la suprématie du « Réel » et pire de s’opposer à Lui. « <U>n second courant de ce socialisme cherche à dégoûter les travailleurs de tout mouvement révolutionnaire, en leur démontrant qu’ils ne pourraient tirer avantage que d’une transformation des conditions de vie matérielles, des rapports économiques ; tandis que tel ou tel changement politique serait pour eux sans intérêt. » (1) Faire appel au principe de réalité est synonyme de l’impuissance (ou de l’absence de décision) à changer ce fameux « réel » puisque ce dernier est hors de notre atteinte car donné où s’inscrivent nos vies et a fortiori notre politique.

  • Bien plus, comme affirmer l’existence de ce principe de réalité n’est ni plus ni moins considérer qu’un certain monde se donne à nous, l’on est en droit de questionner l’origine de ce « réel ». Si ce n’est pas la politique qui est au principe de la « réalité », d’où nous vient le réel ? Les lois de marché, les lois de ceci, de cela sont celles de la nature ? Elles émanent de l’essence de Dieu, du Monde, du Réel ? Se cacher derrière le paravent du réel exprime son irrésolution et son impuissance : comme le « réel » s’impose primordialement, je ne peux que le subir. Le « réel » est une main invisible, une politique acceptant cela est celle qui tente de se prendre le moins possible de baffes en pleine figure.

  • Si la politique ne doit pas être tenue en respect par le principe de réalité, elle doit, en revanche, être le principe de la réalité. Une politique épurée de toute théologie, ontologie ou téléologie est celle qui accepte d’endosser le rôle de génération consciente. Si ontologiquement le réel n’est rien, nous pouvons alors nous octroyer le pouvoir démiurgique. Le réel est factice au sens où il n’est que la mise en forme de l’amorphe. La politique se doit d’avoir toujours à l’esprit cette facticité, c’est-à-dire le fait que le réel est son rejeton, son ouvrage et que celui-ci ne vaut qu’en tant qu’il a été voulu à un certain moment. La conscience de l’être factice de l’étant (sic !) est alors ce qui peut permettre de ne pas oublier que ce que fait la politique peut tout aussi bien être défait : les valeurs, les normes, les institutions, … Rien ne valant par soi, tout vaut par moi. La révolution est peut-être dans l’acceptation de la politique comme décision du réel, comme institution consciente toujours en acte.

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  1. Marx, Le Manifeste communiste, in Philosophie, Folio Essais, p. 434

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